Ce que les RH craignent avec la transparence des salaires
Une étude Tissot-Payfit révèle que les RH redoutent la transparence salariale, moins pour sa complexité de conformité que pour les tensions humaines qu’elle pourrait provoquer.
La directive européenne sur la transparence salariale n’est pas encore transposée en droit français que, déjà, elle inquiète nombre de professionnels des ressources humaines.
Selon le baromètre « Les RH au quotidien »*, publié en avril 2026 par les Éditions Tissot et PayFit, ce sujet arrive en seconde position des préoccupations majeures des 12 prochains mois, cité par plus d’un professionnel sur deux (56 %). Mais ce n’est pas tant le chantier de la mise en conformité qui les attend, ni les risques juridiques qui les effraient. Ce qu’ils redoutent, c’est le choc social qu’ils devront absorber, et ce, alors même que la fonction traverse déjà une période éprouvante.
Une peur qui n’est pas là où on le croit
Le discours ambiant insiste volontiers sur la complexité de la mise en conformité, le casse-tête des grilles salariales ou les risques de contentieux. Mais les professionnels RH semblent regarder ailleurs. Interrogés sur leurs craintes, 38 % citent les réactions négatives des salariés et les tensions internes que la transparence salariale pourrait provoquer.
Parmi les craintes, le risque juridique et les difficultés de mise en conformité ne sont cités que par 10 % des répondants ; un niveau étonnamment bas, au regard de l’ampleur du chantier réglementaire. Cela peut traduire une certaine lucidité sur la nature véritable du défi. Pour eux, la transparence salariale sera avant tout un exercice de gestion relationnelle.
Une fonction à bout de souffle
Le problème n’est pas la transparence en elle-même, bien au contraire, mais le terreau sur lequel elle va s’enraciner. Le baromètre met en évidence une fonction en état de surchauffe structurelle, sans la moindre inflexion année après année. Les indicateurs de santé professionnelle sont dans le rouge. 81 % des sondés se déclarent fatigués ou épuisés, 75 % expriment un sentiment de frustration, et 70 % souffrent d’isolement à leur poste. Ces chiffres ne sont pas nouveaux. Depuis au moins trois éditions, le baromètre des Éditions Tissot et PayFit confirme ces niveaux préoccupants.
Aussi, la fonction semble agir comme un amortisseur permanent des tensions au sein des organisations. En 2025, 78 % des RH se sont déclarés davantage sollicités par les salariés, 74 % par les managers et 67 % par la direction. Les moyens, eux, ne suivent pas. 54 % des sondés citent le manque de temps et de ressources comme principale difficulté quotidienne, et 40 % pointent l’insuffisance budgétaire.
C’est dans ce climat déjà tendu que la transparence salariale va imposer aux équipes RH de conduire des conversations individuelles potentiellement conflictuelles.
L’IA, un atout réel qui n’est pas encore à la hauteur du défi
Aujourd’hui, les professionnels RH consacrent encore 60 % de leur temps de travail à des tâches administratives, reléguant les sujets plus stratégiques au second plan (QVCT, gestion des carrières, rémunération, fidélisation, recrutement, dialogue social…). Ce chiffre interpelle, alors même que l’intelligence artificielle progresse dans les usages : 40 % des professionnels déclarent l’utiliser régulièrement en 2026, contre 17 % en 2025.
Mais cette adoption reste très documentaire. La rédaction de contenus s’impose comme le premier usage (72 %), devant la communication RH (65 %) et la veille juridique (40 %). Seuls 2 % y voient un outil à dimension stratégique ou décisionnelle. Or c’est précisément ce niveau de maturité que la transparence salariale va exiger : analyse des écarts de rémunération, modélisation des impacts budgétaires, simulations de scénarios. L’IA pourrait être un levier réel, à condition que les équipes aient le temps et les moyens de monter en compétences. Pour l’instant, il semble que les deux manquent.
Un besoin de sécuriser avant toute autre chose
Si 69 % des DRH siègent aujourd’hui au comité de direction (Codir / Comex), le besoin presque vital des RH, et ce bien malgré eux, relève moins de l’ambition stratégique que de la survie opérationnelle. Le vœu n° 1 formulé dans le baromètre le montre : 75 % souhaitent garantir la conformité juridique de leurs décisions et de leurs écrits, soit une hausse de 21 points en deux ans. Leur second vœu porte sur la maîtrise des évolutions réglementaires (+ 18 points), le troisième sur la simplification des procédures (57 %).
Au fond, ce qu’ils demandent est un filet de sécurité loin d’être acquis. C’est précisément ce qui rend l’arrivée de la transparence salariale si délicate. Ce chantier va exiger un travail de fond sur les politiques de rémunération, une communication interne sophistiquée et une capacité à gérer le conflit, alors que la profession manque déjà de temps et de ressources pour assumer correctement son travail quotidien.
Ce que révèle le Baromètre Tissot-PayFit 2026, c’est une trajectoire préoccupante pour les mois et années à venir : des professionnels en surcharge chronique, qui doivent avancer sous contrainte, avec trop peu de moyen, et qui anticipent d’ores et déjà des tensions supplémentaires à absorber.
*Baromètre RH 2026 « Les RH au quotidien », Éditions Tissot / PayFit, enquête réalisée du 16 décembre 2025 au 15 février 2026 auprès de 628 professionnels RH.