« La moitié des salariés travaillent sur leur temps libre »
Vingt ans après sa première édition, l’enquête Familles et Employeurs de l’Ined mesure l’ampleur du débordement du travail sur la vie privée. Décryptage d’Ariane Pailhé, directrice de recherche à l’Ined et coresponsable scientifique de l’enquête.
Qu’est-ce qui a le plus changé en 20 ans dans le rapport des Français au travail ?
Ariane Pailhé : Le travail continue d’occuper une place importante dans le quotidien des Français. Ça va à rebours de ce que nous pouvons entendre sur la grande démission ou sur d’autres choses de ce type. Le travail reste vraiment une source d’enrichissement, une source de sens, et c’est important à rappeler.
Du côté des individus, ce que nous observons, c’est que le travail empiète davantage sur la vie privée. C’est notamment lié au fait que les horaires sont plus atypiques. Cela concerne ceux qui travaillent dans la fonction publique hospitalière mais aussi les emplois de service, pour qui le travail le dimanche et le week-end s’est de plus en plus développé ces 20 dernières années.
Existe-t-il d’autres formes de débordement du travail sur la vie personnelle ?
A.P. : Oui, et elles sont davantage liées aux horaires extensifs de travail et à la charge de travail qui ne va pas dans le sens d’une diminution. Ce que nous observons, c’est que les parents essaient d’être là auprès de leurs enfants : ils rentrent le soir pour s’occuper d’eux, mais dans la soirée, ils peuvent reprendre le travail pour terminer leurs tâches. C’est un débordement sur les temps privés.
Ce « sur-travail » concerne une part importante de personnes : 20 % disent travailler sur leur temps libre « toujours » ou « souvent », c’est énorme ! En ajoutant ceux qui le font « parfois » (32 %), cela représente la moitié des travailleurs.
Comment l’expliquer ?
A.P. : Les outils numériques participent à ça, c’est sûr. Il y a 20 ans, il y avait les ordinateurs, mais moins les smartphones et l’accès aux outils de travail sur téléphone. Les connexions à distance se sont aussi beaucoup développées, tout comme le télétravail. Celui-ci est toujours ambigu : il permet de la souplesse, mais il fait aussi rentrer le travail à la maison pour une part importante de personnes, ce qui rend les frontières entre le travail et la vie privée moins étanches. Ça contribue au débordement dont nous parlons.
D’ailleurs, un tiers des travailleurs estime que les outils de connexion à distance envahissent leur vie personnelle et familiale, et 39 % sont contactés en dehors de leurs horaires de travail.
Est-ce que tous les travailleurs sont concernés de la même façon ?
A.P. : Les cadres sont évidemment les premiers concernés car beaucoup peuvent travailler à distance et n’ont souvent pas d’horaires de travail fixes. Notre étude montre que 58 % des cadres exercent au moins une partie de leur activité en télétravail. La plupart ont de longues durées de travail, plus de 45 heures par semaine, en particulier pour les mieux rémunérés. Mais la catégorie la plus touchée par ce débordement, ce sont les indépendants : ils gèrent leur propre activité, la motivation est importante, les enjeux financiers aussi.
En revanche, nous avons été surpris qu’il n’y ait pas tant de différences que ça entre les femmes et les hommes, que ce soit sur le sujet des débordements, du fait de travailler sur son temps libre, du sentiment d’être envahi par les outils numériques. Là où il y a plus de différence, c’est sur la fatigue liée au travail, qui affecte plus les femmes que les hommes (41 % contre 33 %). Cela s’explique sans doute par le fait que les femmes cumulent fatigue du travail et fatigue des responsabilités familiales.
Les entreprises ont-elles pris conscience de ce débordement croissant du travail sur la vie personnelle ?
A.P. : 90 % des employeurs déclarent avoir un rôle à jouer pour aider leurs salariés à concilier vie privée et vie professionnelle, contre 76 % en 2005 sur un champ comparable. C’est un changement important : les entreprises sont beaucoup plus sensibles qu’il y a 20 ans aux questions d’équilibre entre vie privée et vie professionnelle, et elles se sentent plus impliquées.
Cette prise en compte de la vie privée des salariés dépasse le cadre de leur vie familiale. Que les salariés aient des enfants ou non, les entreprises s’engagent sur les questions de bien-être et de qualité de vie au travail, y compris dans l’organisation du travail. Les politiques d’égalité professionnelle, dont fait partie l’articulation des temps de vie, ont sans doute participé à ça.
Quelles sont les mesures prises concrètement par les entreprises ?
A.P. : L’existence d’une charte de droit à la déconnexion est un exemple. 26 % des établissements de 10 salariés et plus en ont une et 13 % ont négocié un accord sur le sujet. Pour autant, il y a la charte et la réalité. Si le travail déborde chez 20 % des travailleurs, c’est bien que la charte n’est pas coercitive.
Nous observons aussi que les entreprises accordent plus de souplesse horaire qu’il y a 20 ans. Pour autant, cette souplesse horaire est plus fréquemment mise en œuvre en cas d’événements ponctuels que réguliers.
Quel est le risque pour les entreprises à ne pas s’investir suffisamment sur ces sujets d’équilibre vie pro / vie perso ?
A.P. : La grande majorité des entreprises (90 %) estiment important de prendre en compte la vie familiale des salariés et de prendre des mesures en ce sens. Ce qui les pousse à le faire, c’est d’abord le bien-être des salariés (72 %), avant l’attractivité ou la fidélisation de la main-d’œuvre (67 %).
En revanche, du côté des salariés, nous voyons que ceux qui ont le plus de difficultés à articuler vie familiale et vie professionnelle sont aussi ceux qui souhaitent le plus changer d’emploi dans les trois années à venir. Donc c’est clairement un facteur.
Si vous deviez retenir une mesure concrète que les entreprises pourraient mettre en place demain pour répondre à ces enjeux, laquelle serait-elle ?
A.P. : Clairement, ce qui est recherché par les salariés, c’est la souplesse horaire : pouvoir adapter les horaires en cas d’imprévu. Et c’est vrai que le télétravail y a participé pour beaucoup ; d’ailleurs, beaucoup l’utilisent en cas d’enfant malade. Et ça participe au fait que les hommes gardent aujourd’hui bien plus les enfants malades qu’avant, grâce au télétravail.
Mais cela ne concerne que le quart des salariés qui peuvent télétravailler. A l’inverse, la moitié des travailleurs n’ont aucune marge de manœuvre sur leurs horaires (74 % des ouvriers, contre seulement 16 % des cadres). Ça, c’est une contrainte forte sur ces emplois. A cela s’ajoute une charge de travail qui augmente. Cela nécessite de repenser l’organisation du travail et la charge du travail. Mais cela reste plus compliqué à faire entendre.
Dans votre étude, vous vous intéressez aussi au vieillissement de la population qui va augmenter mécaniquement le nombre de salariés aidants dans les entreprises. Est-ce que les employeurs sont prêts à ça ?
A.P. : Les entreprises en sont sans doute moins conscientes que pour ce qui concerne la parentalité. Dans certaines, il existe des congés spéciaux pour les proches aidants, mais les employeurs sont moins au courant des situations d’aidance de leurs salariés. Un tiers déclare ne pas connaître la situation de handicap des membres de la famille de leurs salariés. Les aidants en parlent plus volontiers à leurs collègues qu’à leur hiérarchie.