La « blessure morale » : quand le travail contredit nos valeurs

Le mot RH de la semaine. Christophe Nguyen, psychologue du travail et président du cabinet Empreinte Humaine, décrypte la « blessure morale », cette souffrance qui naît quand le travail demandé entre en conflit avec l’éthique personnelle du salarié.

blessure morale
Cette souffrance traduit ce que ressent une personne quand elle se sent obligée de faire des choses contraires à ses valeurs profondes. © pathdoc/stock adobe.com

« La blessure morale, ou blessure psychologique, c’est la transcription d’un terme scientifique issu de la littérature anglo-saxonne : le moral injury. Elle décrit une souffrance, souvent peu visible, que ressent une personne quand elle se sent obligée de faire des choses contraires à ses valeurs profondes. Elle surgit lorsqu’une personne à le sentiment de se trahir, d’être déloyale vis-à-vis d’elle-même. Lorsque ce qu’elle fait va à l’encontre de sa conscience professionnelle ou personnelle. La blessure morale peut, par exemple, naître chez un manager qui doit annoncer à un membre de son équipe qu’il est licencié alors qu’il considère que la décision n’est pas justifiée. »

« Contrairement au choc ou au stress traumatique, elle n’est pas déclenchée par un événement bien précis qui crée une menace physique, une exposition potentielle à la mort. Elle est plutôt le résultat d’une série de demandes qui provoquent un conflit de valeurs. Et ce sont bien souvent les salariés les plus engagés dans leur travail qui en sont les premières victimes. »

La qualité empêchée, premier facteur de risque

« Dans nos baromètres sur la santé mentale au travail, on observe que le fait de faire des choses qui n’ont pas de sens, qui sont contraires à leurs critères de travail et de vie cause une vive souffrance chez les salariés. On parle aussi de souffrance éthique. Par exemple, pour un soignant, ne pas pouvoir soigner un patient comme il le faudrait, parce qu’il n’a pas le matériel ou parce que l’organisation ne le permet pas, porte atteinte à son identité professionnelle. ll aura alors l’impression de maltraiter ou de mal soigner. »

« Dans le monde du travail en lui-même, le premier facteur qui peut causer une blessure morale, c’est ce qu’on appelle la qualité empêchée. Ce phénomène peut se manifester de plusieurs manières :

  • avoir une charge de travail telle qu’on ne peut pas creuser ses sujets ;
  • faire pour faire parce qu’on nous le demande, sans direction ni sens ;
  • devoir respecter des process qui paraissent absurdes ;
  • être obligé de mentir à ses clients pour leur vendre ce dont ils n’ont pas besoin. »

« Cette blessure morale peut créer ce qu’on appelle une brèche narcissique, qui touche à l’estime de soi, à l’image de soi-même. Cette situation peut conduire à beaucoup de détresse, des dépressions, de l’anxiété, voire dans les cas les plus graves, des passages à l’acte. C’est un facteur de risque très grave. »

Une autonomie qui n’en est pas une

« Les blessures morales se sont multipliées au rythme de l’intensification exponentielle de la charge de travail et, dans le même temps, de l’appauvrissement de ce même travail en matière de contenu. 60 % des salariés déclarent aujourd’hui qu’ils ne sont que de simples exécutants*. Pourtant, les entreprises parviennent à leur donner une illusion d’autonomie : quand on demande aux salariés s’ils sont autonomes, une large majorité répond par l’affirmative dans les enquêtes internes. Mais quand on leur demande, plus en détail, le process qu’ils doivent suivre pour faire avancer un projet ou prendre une décision, ils doivent organiser 28 réunions, n’ont jamais de retour à leur demande, doivent attendre les validations de plusieurs strates… Bref, ils n’ont plus l’autonomie nécessaire pour se dire qu’ils ont une utilité, un impact. »

« On observe aussi que de moins en moins d’organisations prennent le temps d’échanger sur le sens au travail. La majorité des salariés interrogés dans le cadre de nos baromètres disent que le contexte de crise perpétuelle sert de prétexte aux entreprises pour dégrader leurs conditions de travail. On leur demande d’enchaîner les réunions, sans poser de questions, sans s’interroger sur le pourquoi ou le comment. En découlent des injonctions top-down et un travail prescrit pour lequel on n’a pas le temps d’humaniser ni de donner du sens. Ce qui compte, c’est que ce soit fait, pas que ce soit bien fait. Ça bouleverse l’équilibre psychologique et le sentiment de pouvoir être fier de ce que l’on fait. »

Ce que les entreprises peuvent faire

« Les conséquences peuvent être lourdes pour les entreprises : désengagement des salariés, problèmes de santé, absentéisme, turnover, conflits… On voit d’ailleurs que la part d’arrêts maladie pour motif psychologique ne cesse d’augmenter. Ces situations de blessure morale génèrent aussi une perte de confiance du salarié en souffrance vis-à-vis de son employeur. »

« Pour lutter contre ce mal, les entreprises doivent d’abord mesurer la portée de cette blessure morale, en conduisant des enquêtes dédiées à la santé mentale de leurs salariés. C’est un sujet un peu tabou, difficile à aborder, mais qui a des impacts socio-économiques très importants. »

« C’est également une question de posture : l’entreprise ne doit pas renvoyer ces sujets à des questions individuelles. Elle doit prendre en compte les personnes dans leur globalité et tout mettre en œuvre pour instaurer un climat de sécurité psychologique. Cela passe par l’accompagnement et la formation des salariés et des managers, pour savoir détecter les signaux faibles, identifier les facteurs de risques. L’idéal est de former des personnes relais, managers et non managers, pour détecter, suivre et apporter une sécurité relationnelle aux collaborateurs qui en ont besoin. Enfin, il faut aussi savoir accompagner les retours au travail après un arrêt de longue durée et prendre le temps de questionner l’organisation du travail et du management qui a pu conduire à ce mal-être au travail pour trouver des solutions pérennes. »

*Chiffre issu de la 16e édition du baromètre Etat de santé psychologique des salariés français du cabinet Empreinte Humaine, publié le 2 juin 2026. L’enquête conduite par Ipsos BVA a été réalisée sur internet, auprès de 2 000 salariés français, du 4 au 18 mai 2026.

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