Transformation du travail par l’IA : les 4 prédictions de VivaTech
Rôle des managers, compétences qui deviennent centrales, transmission du savoir : l’impact de l’IA sur le travail fait partie des débats qui ont marqué l’édition de 2026 de VivaTech.
Dans les allées grouillantes de l’édition 2026 de VivaTech, l’IA est sans surprise sur toutes les lèvres, et sur tous les stands. Les robots humanoïdes sont encore là, mais la star de cette dixième édition de la grand-messe française de la tech, qui s’est tenue porte de Versailles, à Paris, du 17 au 20 juin, est bien l’intelligence artificielle. Passé l’effet waouh de ses débuts, cette technologie est aujourd’hui intégrée par les grands groupes qui présentent leurs dernières innovations, comme CMA-CGM, BNP Paribas, LVMH ou encore SNCF.
L’impact que l’IA a sur le monde du travail, la manière dont elle transforme les métiers, les compétences et les rôles dans l’entreprise a fait partie des sujets discutés durant ces 4 jours. Voici 4 prédictions à en retenir.
1. Des managers plus nombreux et avec un nouveau rôle
L’IA agentique va redistribuer les rôles dans les organigrammes des entreprises. Pour Pierre Aubouin, Deputy Chief Investment Officer à la Caisse des dépôts, le rôle du manager va devenir hybride. En plus des salariés, des équipes entières d’agents IA devront être pilotées, orientées, recadrées. « Demain, il y aura beaucoup plus de managers ou équivalent pour impulser l’action », indique-t-il, ajoutant que cette évolution va « augmenter la couche de noblesse dans les métiers ».
« Les jeunes vont devoir endosser des responsabilités managériales bien plus tôt qu’aujourd’hui », renchérit Éric Salobir, président de la Fondation Human Technology. Selon lui, « les managers ne seront plus les gardiens du savoir : leur rôle bascule vers celui de coach ». Pour les entreprises, cela supposera d’accompagner les managers vers ce nouveau rôle. Une équation d’autant plus complexe que ces juniors n’auront pas eu le temps de se construire les repères que ce rôle d’encadrement exige.
2. L’esprit critique, une compétence amenée à devenir centrale
Le risque d’une confiance aveugle dans les résultats produits par l’IA inquiète nombre de professionnels. « Il existe deux grands risques avec l’IA : les erreurs et l’excès de confiance. Il y a un vrai risque que les utilisateurs dans le monde professionnel deviennent faignants et arrêtent de questionner l’IA. C’est indispensable de remettre sans cesse en question ce que dit l’IA », insiste Julien Tanguy, PDG de Lefebvre Dalloz.
Pour Nicolas Crozatier, chercheur à l’Inria, l’IA agentique va encore accélérer ce risque. Ce que produiront les agents devra être « constamment vérifié, ce qui demande des ressources conséquentes aux collaborateurs ». Le risque est bien réel : hausse du stress, surchauffe intellectuelle et délitement des relations professionnelles.
La philosophe Gabrielle Halpern pousse la réflexion plus loin encore : si chacun délègue à l’IA les mêmes tâches cognitives, et que tout le monde mobilise la même partie de son cerveau pour vérifier les résultats, le risque est celui d’une standardisation des façons de penser. « Les gens ne se sentent pas menacés de la même manière selon ce qu’ils acceptent de déléguer à l’IA », relève-t-elle.
Pour les équipes RH, cela implique de repenser la façon dont l’esprit critique est évalué et entretenu. Dès le recrutement, il devient une compétence à détecter au même titre que l’expertise métier. Au quotidien, les managers auront à créer les conditions pour qu’il s’exerce : espaces de débat, moments de prise de recul, formations dédiées. Enfin, face au risque de standardisation cognitive pointé par Gabrielle Halpern, développer des espaces de créativité dans les entreprises deviendra une nécessité.
3. Faire plus, faire autrement, faire autre chose
Dans beaucoup d’entreprises, l’IA se résume encore à un outil qui permet de gagner du temps. Les gains de productivité sont réels, mais réduire l’IA à cela serait passer à côté de l’essentiel. « Il y a trois usages possibles de l’IA, avec des conséquences très différentes : faire les choses plus vite, faire les choses différemment pour créer plus de valeur (nous sommes au début de ça) et faire autre chose, c’est l’étape d’après », résume Éric Salobir, de la Fondation Human Technology. Il ajoute : « Une économie nouvelle va émerger. Cette évolution du travail va permettre à chacun d’avoir plusieurs vies professionnelles. »
Déjà, dans les entreprises présentes à VivaTech, plusieurs ont raconté en quoi l’IA les aide à faire les choses différemment. CMA CGM l’utilise pour optimiser la trajectoire de ses navires en fonction des courants et de la météo, avec à la clé des économies significatives en émissions de CO2. La SNCF utilise aussi l’IA pour anticiper les pannes en fonction de la météo, mais aussi pour aider ses équipes à mieux renégocier les 500 contrats annuels que compte l’entreprise, grâce à une meilleure exploitation des données. « L’IA nous permet de faire un meilleur usage de nos datas », estime Laetitia Garslian, AI and Technology Trends Lead chez SNCF Réseau.
Les usages ne se limitent pas aux seuls métiers de bureau. Saadia Zahidi, Managing Director du World Economic Forum, a cité l’exemple du secteur de la construction, où l’IA contribue à améliorer la sécurité des travailleurs sur les chantiers.
4. La transmission du savoir va se réinventer
Autre sujet dont l’IA rebat les cartes, la transmission intergénérationnelle des compétences. Dans ce nouveau monde, les jeunes entrants sur le marché du travail accèdent plus facilement à des informations autrefois réservées aux experts, avec le risque de ne pas acquérir la profondeur de connaissance que seule l’expérience construit. « Ce sera le rôle des managers de faire découvrir aux jeunes la profondeur réelle des métiers », appuie Éric Salobir.
Pierre Aubouin, de la Caisse des dépôts, confirme ce besoin de « réinventer la transmission de l’expérience ». Selon Isabelle Hilali, PDG de Datacraft, « l’apprentissage entre pairs et le travail avec des champions internes sont des approches qui fonctionnent vraiment dans ce type d’environnement ».
Aux équipes RH de créer les conditions pour que ces nouvelles approches de transmission du savoir puissent se mettre en place : identifier les profils capables de jouer ce rôle de passeur, leur donner du temps, et construire les espaces où ce transfert peut avoir lieu.