La « quiet promotion » : travailler plus pour gagner… pareil
Le mot RH de la semaine. Céline Jager, experte en recrutement au Mercato de l’Emploi, explique les conséquences néfastes de cette stratégie sur la productivité et l’engagement des collaborateurs.
« Un collaborateur peut se sentir honoré par une nouvelle mission qui lui est confiée. Mais s’il découvre rapidement que celle-ci s’accompagne d’une surcharge de travail sans rémunération supplémentaire, il peut vite déchanter. Telle est le principe de la quiet promotion, qui survient lorsqu’un collaborateur se voit confier de nouvelles responsabilités, souvent celles d’un collègue parti ou d’un poste vacant, sans que son titre ou son salaire ne soit ajusté en conséquence.
Ce phénomène n’est pas anodin : il touche une grande partie des travailleurs. Selon une enquête récente de JobSage, 78 % des salariés aux Etats-Unis déclarent avoir connu une augmentation de leur charge de travail sans rémunération supplémentaire. Pire, 67 % d’entre eux ont absorbé le travail d’un collègue qui a quitté l’entreprise. Ces nouvelles responsabilités peuvent être présentées comme des opportunités de croissance. Un manager peut dire : « On a besoin que tu t’investisses pour aider l’équipe » ou « cette personne est partie, peux-tu t’occuper de ça ? ». Au fil du temps, ces petites tâches s’accumulent et le collaborateur se retrouve à faire un travail qui dépasse largement sa fiche de poste initiale, souvent sans aucune perspective de promotion à court terme. »
Les motifs de cette promotion silencieuse
« Les promotions silencieuses se produisent lorsque les collaborateurs assument des responsabilités accrues sans reconnaissance ni compensation formelle. Cela est souvent dû aux limitations budgétaires des entreprises ou à un manque de cadres de promotion clairs. Les entreprises s’appuient fréquemment sur leurs employés les plus performants, par sécurité, sans ajuster leur titre ou leur salaire. Une mauvaise communication et des attentes de missions peu claires aggravent ce problème, laissant les collaborateurs dans le flou quant à leur évolution de carrière et à la reconnaissance de leurs efforts supplémentaires. »
Une stratégie néfaste pour la culture d’entreprise et l’engagement des collaborateurs
« La quiet promotion peut susciter un sentiment de manipulation et de ressentiment chez le collaborateur. Se sentir non valorisé ou sous-compensé pour ses efforts est un coup dur pour le moral et l’engagement. À long terme, cette situation conduit inévitablement au burn-out et à une augmentation du taux de rotation du personnel. Pour les entreprises, la quiet promotion est un signal d’alarme. Elle trahit un manque de communication et de transparence. Une culture où les collaborateurs les plus performants sont pénalisés pour leur succès, en se voyant surchargés de travail sans être récompensés, est vouée à l’échec. Un collaborateur qui sent qu’il est exploité risque fort de chercher une nouvelle opportunité ailleurs, et l’entreprise perdra un de ses meilleurs éléments. »
Comment contrer ce phénomène ?
« Les RH ont un rôle crucial à jouer pour prévenir ce phénomène et maintenir un environnement de travail sain et équitable. Elles peuvent agir sur différents tableaux :
– en promouvant la transparence et la communication : les managers doivent être formés pour avoir des conversations honnêtes et claires avec leurs équipes. Il est essentiel de définir des rôles et des attentes précises. Si un accroissement temporaire de la charge de travail est nécessaire, il faut en discuter ouvertement et éventuellement envisager des compensations non-financières, comme plus de flexibilité ou des jours de congés supplémentaires ;
– en encourageant les collaborateurs à s’exprimer : les RH doivent créer un climat de confiance où les collaborateurs peuvent parler ouvertement de leurs préoccupations. Un collaborateur qui se sent visé par une quiet promotion doit pouvoir aborder le sujet avec son manager ou les RH sans craindre de représailles. Les collaborateurs doivent être encouragés à documenter leurs nouvelles responsabilités pour argumenter leur demande de revalorisation.
– en révisant les fiches de poste et les salaires : les entreprises doivent régulièrement évaluer les responsabilités et les salaires de leurs collaborateurs. Si un rôle a évolué de manière significative, une reclassification et une augmentation de salaire doivent être envisagées. Il est dans l’intérêt de tous de traiter ses travailleurs équitablement pour fidéliser les talents. »
Le reflet d’un déséquilibre qui peut miner l’entreprise
« La surcharge de travail et l’absence de reconnaissance peuvent causer un épuisement professionnel chez les collaborateurs. Ce burn-out a des conséquences négatives pour l’entreprise, se traduisant par une baisse de la productivité et de l’engagement des salariés. Il peut aussi entraîner une hausse du taux de départ, ce qui mène à une perte de talents précieux pour l’organisation. Une charge de travail excessive est à la fois mauvaise pour le bien-être des employés et pour la santé financière de l’entreprise. La quiet promotion n’est pas un effet de mode, c’est le reflet d’un déséquilibre qui peut miner la productivité et la culture d’une organisation. En y prêtant attention et en agissant de manière proactive, les entreprises peuvent s’assurer que leurs collaborateurs les plus performants se sentent valorisés, reconnus et motivés à rester. »