L’« AIRD » : quand les salariés ont peur d’être remplacés par l’IA

Le mot RH de la semaine. Pierre Monclos, conférencier spécialisé en ressources humaines et intelligence artificielle, décrypte l’« AIRD », ce trouble anxieux lié à la crainte que l’IA fasse disparaître son emploi.

AIRD
L'AIRD est une forme d'anxiété liée à la crainte d'être remplacé par l'IA au travail. © rudall30/stock adobe.com

« L’AIRD (Artificial Intelligence Replacement Dysfunction) est une forme d’anxiété liée à la crainte d’être remplacé par l’IA. Des chercheurs ont démontré dès 2025 que c’est une réelle détresse psychologique, répandue et provoquée par la menace que l’intelligence artificielle fasse disparaître son emploi. Ce n’est pas juste une inquiétude, mais une anxiété plus ou moins avancée vis-à-vis de son avenir professionnel. Elle pousse les salariés à se poser des questions profondes : à quoi bon faire cela si une machine peut le faire ? À quoi je sers ? Quel est le sens de mon métier désormais ? »

Une anxiété qui a évolué au fil du temps

« Cette peur est présente dès lors qu’on considère que son travail peut déjà, ou pourrait d’ici peu, être réalisé par une IA. Elle est difficile à mesurer et ne dépend pas de ce que l’on sait ou non. C’est une affaire de perception avant tout. Elle peut envahir à la fois des personnes exerçant un métier de bureau et celles effectuant un métier manuel, avec la percée de l’IA dans les robots et les environnements physiques. »

« Quand on découvre l’IA, c’est assez naturel de se demander si elle pourrait un jour nous remplacer au travail. En 2023-2024, cette crainte était principalement due au fait que l’on méconnaissait cette technologie. Quand on ignore ce dont l’IA est capable, on peut facilement surestimer sa puissance. »

« En 2025, on a commencé à collectivement mieux comprendre ce qu’est l’IA et à l’utiliser au travail. Il y a alors eu dans la plupart des métiers une baisse de cette peur. On a pu expérimenter les limites et les erreurs de l’IA. On a eu tendance à penser qu’il faudrait toujours des humains et que l’IA allait faire évoluer nos métiers dans la majorité des cas plutôt que les remplacer. »

« Mais l’arrivée des agents IA, qui effectuent des tâches en autonomie, a renforcé ou ravivé ces craintes. Là où l’IA générative prenait en charge certaines tâches, l’IA agentique peut enchaîner, en toute autonomie, une série de tâches. C’est à cette même période que la plupart des grands acteurs de la tech ont supprimé des milliers d’emplois, en arguant qu’ils pouvaient désormais compter sur l’IA. Même si aucune étude scientifique ne sait prédire avec certitude comment l’IA impactera les emplois à court terme, ces vagues de licenciement ont renforcé les peurs des travailleurs. D’ailleurs, en avril 2026, un rapport des entreprises Writer et Workplace Intelligence révélait que 44 % des jeunes salariés sabotent l’IA au travail par peur d’être remplacés par elle. Ce sabotage peut se traduire par l’injection de données confidentielles dans des chatbots publics, la livraison délibérée de résultats bâclés ou encore l’utilisation d’outils non validés par la hiérarchie. »

« Enfin, l’actualité toute récente évoque l’arrivée de l’intelligence artificielle générale d’ici fin 2027, c’est-à-dire, pour faire simple, une IA qui a la faculté d’apprendre de manière autonome (donc qui peut progresser sans limite) et qui surpasse l’intelligence humaine. A tel point qu’un chercheur en IA passé par OpenAI (ChatGPT) et Anthropic (Claude) fait le tour des plateaux télévisés aux Etats-Unis pour alerter et dévoiler que « les gens qui construisent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici la fin de la décennie ». Ce dernier point, tout comme des prises de paroles récentes, comme celle de Bill Gates, confirment que l’IA progresse bien plus vite que ce qu’on avait prédit. Autant de discours qui peuvent alimenter l’AIRD. »

Des risques bien réels pour les équipes

« L’AIRD vient toucher à des enjeux RH déjà existants. Je pense notamment à l’engagement des équipes, qui peut clairement s’amenuiser lorsque les personnes doutent de leur utilité. Il est démontré depuis longtemps que quand on se sent dispensable, on trouve moins de sens dans son travail. Ce qui peut générer du désengagement, du turnover, mais aussi des dépressions. L’AIRD est un réel enjeu de santé mentale. »

« Les impacts peuvent aussi se faire ressentir, directement ou indirectement, sur la motivation, la productivité et la performance individuelle et collective. »

Trois leviers pour agir en tant que RH

« Pour faire face à cette forme d’anxiété (comme à toute forme d’anxiété, dont l’éco-anxiété également en plein essor), il y a plusieurs leviers à explorer. Le premier, c’est de parvenir à aligner le sens et le travail face à l’automatisation. Il s’agit de s’assurer que la stratégie et le business model de l’entreprise soient cohérents avec l’arrivée de l’IA, et avec la montée en puissance des équipes pour s’emparer des évolutions métiers plutôt que de les subir. Et il faudra rendre cet alignement visible et concret aux yeux des collaborateurs : formations à l’IA, politique de gestion des talents qui tient compte de l’IA. Sans cette cohérence de fond, aucun dispositif RH ne suffira à compenser cette inquiétude. »

« Deuxième levier : accueillir cette peur qu’est l’AIRD. Ne sous-estimez pas l’impact de vous ouvrir aux troubles et aux émotions des équipes, lorsqu’elles souhaitent vous les confier. Prendre les devants en tant que RH pour aborder ce sujet peut aider à purger certaines inquiétudes et à faciliter les discussions. Ce sera d’autant plus puissant si c’est abordé dans des groupes de travail, des ateliers ou des formations collectives. Faire l’autruche sur ces sujets ne pourra que renforcer les sources d’anxiété des équipes. »

« Enfin, donnez à vos collaborateurs le pouvoir d’agir. Comme pour toute forme d’anxiété, l’un des moyens de la réduire est d’agir directement sur ce qui la nourrit. Il y a donc de bonnes chances que le fait de donner des actions concrètes à mener à vos équipes les aide. Par exemple, en impliquant chaque métier dans des ateliers pour réfléchir collectivement aux évolutions souhaitables de chaque métier face à l’IA. Et ce aussi régulièrement que possible, tant l’IA évolue vite. »

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