Liberté d’expression au travail : que dit la loi ?

Avocat au sein du cabinet Voltaire Avocats, Pierre-Antoine Vilaire retrace les grands principes de la liberté d’expression au travail et revient sur les dernières évolutions de la jurisprudence.

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La Cour de cassation a sensiblement fait évoluer son raisonnement en matière de liberté d’expression, dans quatre arrêts en date du 14 janvier 2026. © Hellowork

Un salarié a-t-il le droit de dire ses quatre vérités à son patron sans que cela ne porte à conséquence ? Peut-il critiquer son entreprise sur les réseaux sociaux sans être inquiété ? Dessiner une caricature de l’un de ses collègues sans risque d’être sanctionné ? En principe oui, mais il existe évidemment des limites à la liberté d’expression en contexte professionnel.

Une liberté fondamentale

« La liberté d’expression est une liberté fondamentale, dont bénéficient les personnes aussi bien au sein de l’entreprise qu’en dehors de celle-ci, dans la vie courante », rappelle Pierre-Antoine Vilaire, avocat spécialisé en droit du travail au sein du cabinet Voltaire Avocats.

Cette liberté est protégée par deux grands textes :

  • l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen
  • et l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’Homme.

« Dans le cas de la relation de travail, ces principes généraux sont complétés par l’article 1121-1 du Code du travail qui pose un principe clair : un employeur ne peut pas apporter à la liberté, individuelle ou collective, des salariés des restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir ou proportionnées aux buts recherchés par l’employeur. »

En clair, un salarié a le droit d’exprimer son opinion au travail et potentiellement de formuler des critiques à l’encontre de l’organisation ou du fonctionnement de l’entreprise, et même d’une position défendue par sa hiérarchie.

Une sanction disciplinaire fondée sur la liberté d’expression est nulle

« La conséquence de cela est qu’un employeur ne peut pas fonder une sanction disciplinaire, totalement ou en partie, sur l’exercice strict de la liberté d’expression d’un salarié. Une telle sanction, par exemple un licenciement motivé par l’exercice de la liberté d’expression d’un salarié, est nulle », précise Pierre-Antoine Vilaire.

Cette liberté n’est toutefois pas sans limite. « Jusqu’à présent, la jurisprudence considérait qu’il existait des cas d’abus de la liberté d’expression qui pouvaient justifier une sanction disciplinaire. Pour être considérés comme abusifs, les propos devaient présenter un caractère injurieux, diffamatoire ou excessif, liste l’avocat. Seulement, il n’était pas toujours aisé pour l’employeur de savoir où placer le curseur entre ce qui relève de la simple expression d’une opinion et ce qui peut être considéré comme un abus sanctionnable. »

Les droits du salarié mis en balance avec les intérêts légitimes de l’employeur

La Cour de cassation a sensiblement fait évoluer son raisonnement en matière de liberté d’expression, dans quatre arrêts en date du 14 janvier 2026 : « La liberté d’expression reste une liberté fondamentale, donc un licenciement fondé sur la liberté d’expression reste nul. Mais la méthode d’analyse a évolué : la Cour de cassation met désormais en balance la liberté d’expression et les intérêts légitimes de l’employeur », explique Me Vilaire.

La grille de lecture devient la suivante : si un salarié est sanctionné, le juge doit apprécier si la sanction était nécessaire, adéquate, proportionnée au but recherché au regard de :

  • la teneur des propos litigieux,
  • le contexte dans lequel ils ont été tenus,
  • la portée des propos et leur impact au sein de l’entreprise,
  • les conséquences négatives pour l’employeur (par exemple une publicité négative).

L’une des affaires concernait le licenciement pour faute d’un salarié, qui avait transmis à son responsable des ressources humaines deux caricatures, dont l’une représentant ce dernier en train de jeter des ouvriers à la poubelle. Le salarié sanctionné avait saisi le conseil de prud’hommes pour demander la nullité de son licenciement en raison d’un atteinte à sa liberté d’expression.

Si la cour d’appel avait validé le licenciement, la Cour de cassation a censuré cette position : la haute juridiction a demandé que le juge vérifie le contexte (le salarié avait demandé en vain un aménagement de poste), la portée des propos (et notamment l’absence de publicité car les dessins avaient été remis en main propre) et l’effectivité de l’atteinte à l’honneur du salarié qui se serait reconnu dans l’un des dessins.

« Aucune des quatre décisions du 14 janvier n’évoque la notion d’abus de liberté d’expression. On peut donc s’interroger sur un éventuel remplacement de la notion d’abus par le contrôle de proportionnalité, qui devra être confirmé plus tard par la Cour de cassation », analyse l’avocat.

Comment limiter les risques de contentieux côté employeur ?

Se tenir informé des évolutions de la jurisprudence

« La liberté d’expression est un terrain jurisprudentiel en mouvement, qui demande une vigilance accrue aux employeurs. C’est pourquoi il est important de rester en veille sur les dernières décisions de la Cour de cassation et de voir comment elles vont être retranscrites dans les décisions rendues par les juges du fond, en particulier les cours d’appel et les conseils de prud’hommes », indique l’avocat.

Documenter le plus précisément possible les faits

« Nous assistons à une montée en puissances des échanges écrits et numériques, qui contribuent, en pratique, à multiplier les situations contentieuses en raison du degré de publicité des propos et de leur traçabilité », constate Pierre-Antoine Vilaire.

Face à cela, il conseille aux employeurs de documenter minutieusement le contexte dans lequel les propos ont été tenus, leur modalité de diffusion, leur degré de publicité et essayer d’évaluer l’impact réel des propos sur l’entreprise, le fonctionnement des équipes, l’image de l’employeur, les relations avec les collègues…

Veiller à la proportionnalité de la sanction disciplinaire

« Tous ces éléments (teneur des propos, contexte, impacts sur l’entreprise) doivent vous aider à adapter votre réponse disciplinaire : est-ce que ces propos appellent une mesure de licenciement ou plutôt une sanction moindre, compte tenu d’éléments externes comme l’ancienneté du salarié, son passif disciplinaire… », illustre l’avocat.

Choisissez bien vos termes dans la rédaction de la sanction disciplinaire

Un autre facteur important de contentieux tient à la rédaction des sanctions disciplinaires et en particulier des lettres de licenciement. « Ne laissez pas place à une formule ambiguë, qui pourrait laisser penser que vous sanctionnez l’expression d’une opinion, même partiellement, sinon vous prenez un risque élevé », conclut Me Vilaire.

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