L’IA fragilise l’estime de soi des salariés qui ne la maîtrisent pas
Le Baromètre IA et santé mentale, publié par Teale et Tomorrow Theory, révèle que l’IA pèse sur le bien-être psychologique des salariés, particulièrement chez ceux qui l’utilisent peu.
Les données du premier Baromètre IA et santé mentale conduit par la plateforme Teale et le studio d’innovation Tomorrow Theory, montrent que si l’IA favorise la productivité, elle impacte aussi le rapport à l’estime de soi des salariés.
L’étude réalisée avec Justine Massu, chercheuse en psychologie organisationnelle et enseignante à l’IAE Paris-Est, à l’Université Paris 1 et à l’Institut Polytechnique de Paris, montre que les scores globaux de bien-être psychologique (mesurés par l’échelle WHO-5 de l’OMS) restent satisfaisants pour la grande majorité des répondants. Pourtant, des fragilités émergent dans la relation subjective au travail.
Près d’un salarié sur quatre estime que l’IA dégrade son estime de soi au travail et, dans une proportion comparable, son sentiment d’utilité. L’IA ne nuit pas frontalement à la santé mentale, mais elle redéfinit la façon dont les individus se perçoivent comme compétents, utiles et légitimes.
Ce ne sont pas les utilisateurs intensifs qui souffrent le plus
Selon l’étude, les salariés qui utilisent l’IA quotidiennement affichent un score de bien-être de 67 sur 100, contre 65 pour les utilisateurs hebdomadaires et 62 pour les utilisateurs mensuels. Ces écarts suggèrent qu’une pratique régulière est moins associée à une dégradation psychologique.
Les perceptions négatives se concentrent chez les utilisateurs occasionnels. Ceux qui recourent à l’IA plusieurs fois par mois sont proportionnellement plus nombreux à déclarer que la technologie diminue leur sentiment de compétence et leur estime de soi. Le phénomène atteint son paroxysme chez ceux qui n’utilisent pratiquement jamais l’IA. Ils sont 50 % à déclarer un impact négatif sur leur sentiment d’utilité. Tant que les salariés ne se sont pas appropriés l’outil, celui-ci est vécu comme un concurrent implicite. Lorsque la machine produit un résultat impressionnant en quelques secondes, le collaborateur peu familier lui attribue tout le mérite.
À l’inverse, l’utilisateur quotidien développe une compétence de pilotage. Il repère les erreurs, identifie les limites, ajuste ses requêtes. L’IA devient une extension de ses propres capacités : de spectateur médusé, le collaborateur devient superviseur exigeant. À noter malgré tout que 18 % des utilisateurs réguliers déclarent des effets négatifs sur leur sentiment de compétence, et 19 % sur leur estime de soi. La maîtrise technique ne constitue donc pas un rempart absolu.
L’estime de soi renforcée par l’IA pourrait être un leurre
Chez les utilisateurs intensifs, l’IA semble renforcer l’estime de soi. L’étude identifie deux mécanismes :
- D’abord, en déléguant les tâches routinières, les salariés se concentrent sur des activités où leur expertise s’exprime, ce qui nourrit leur estime personnelle ;
- Ensuite, l’IA générative est conçue pour être coopérative et « validante ». Entraînée à éviter la confrontation, elle reformule positivement, approuve, valorise les propos de son interlocuteur. Le collaborateur a l’impression que ses idées sont pertinentes, originales, de grande valeur. Ce mécanisme nourrit la confiance, mais masque un problème de taille. Par défaut, l’IA ne met pas en lumière les erreurs ou les incohérences d’un raisonnement.
Le baromètre formule donc un avertissement. L’estime ainsi construite repose sur la performance immédiate, non sur une évaluation réaliste des compétences. Un usage passif, où le salarié accepte les suggestions sans les confronter, transforme la technologie en miroir flatteur, au prix d’un affaiblissement de l’esprit critique. Un usage actif, où il contextualise ses demandes, vérifie les faits et sollicite des contre-arguments, construit une estime plus solide. La différence entre les deux postures détermine si l’IA agit comme un partenaire d’entraînement intellectuel ou comme un anesthésiant cognitif.
Le sens et la compétence pèsent plus que la productivité
L’une des conclusions du baromètre concerne la hiérarchie des effets. L’IA est d’abord perçue comme un levier d’efficacité opérationnelle. Les dimensions identitaires (sens du travail et estime de soi) affichent des scores positifs, mais plus modérés. Or, c’est précisément sur ces dimensions que le bien-être se joue.
Les collaborateurs qui perçoivent un impact négatif de l’IA sur leur sentiment de compétence affichent un score WHO-5 d’environ 61, contre 68 pour ceux qui n’en perçoivent pas. L’écart est comparable pour le sens du travail (60 contre 67) et le plaisir au travail (61 contre 67). Dès lors qu’un salarié a le sentiment que l’IA érode son savoir-faire ou vide son activité de sa signification, son bien-être psychologique s’en ressent directement. Ce constat confirme la théorie de l’autodétermination, formulée par les psychologues Edward Deci et Richard Ryan : le besoin de se sentir compétent constitue un pilier de la santé mentale, et sa fragilisation produit des effets immédiats.
En revanche, la productivité, elle, échappe à cette logique. C’est la seule dimension pour laquelle l’écart de bien-être n’est pas significatif. Se sentir plus ou moins productif grâce à l’IA ne pèse pas sur l’état psychologique global. Ce qui fragilise, ce n’est pas le rythme de travail, c’est le rapport à sa propre légitimité.
Le spectre du « deskilling » et de l’érosion identitaire
Le WHO-5 mesure un état émotionnel sur deux semaines, une photographie du bien-être ressenti à un instant donné. Mais certains effets de l’IA sur l’identité professionnelle se déploient sur un temps plus long. Par exemple, à mesure que certaines tâches sont déléguées à la machine, les compétences qu’elles mobilisaient s’exercent moins et finissent par s’éroder. Ce phénomène est appelé « deskilling », à savoir une perte progressive de savoir-faire par manque de pratique. Un collaborateur peut donc afficher un score de bien-être satisfaisant tout en perdant, sans en avoir conscience, la maîtrise qui fonde son sentiment de compétence. Le baromètre relève que 24 % des répondants perçoivent déjà cette dynamique.
Pour certains salariés, l’automatisation de tâches auparavant valorisantes engendre un sentiment de substitution. Si la machine produit rapidement un livrable de qualité, quelle est la valeur de l’expertise propre ? À court terme, la délégation soulage. À moyen terme, si elle n’est pas compensée par des espaces d’apprentissage actif, elle fragilise la confiance dans sa propre maîtrise.
La perception compte plus que l’usage réel
L’un des enseignements du baromètre rejoint un principe bien documenté en psychologie : ce n’est pas la réalité d’une situation qui détermine ses effets sur l’individu, mais la façon dont il la perçoit.
Appliqué à l’IA, cela signifie que réussir la transformation suppose de préserver le sentiment de compétence et de sens des collaborateurs. L’IA peut soutenir ces deux piliers du bien-être au travail, à condition que cet outil de soutien ne devienne pas un substitut silencieux à l’expertise humaine.
*étude conduite entre juillet et septembre 2025, auprès de 1 956 répondants travaillant en France, ayant déclaré avoir déjà fait usage de l’IA générative. Bien-être mesuré par l’échelle WHO-5 de l’OMS.