Ces RH qui montent sur scène pour casser les codes
Ils sont recruteurs le jour et humoristes la nuit. Rencontre avec trois membres de la troupe Workomedy, actuellement en tournée avec un spectacle de stand up 100% RH.
Peut-on rire d’un recrutement raté, d’un manager toxique ou d’un licenciement ? Oui, et d’autant plus quand on est RH ou recruteur ! « La dérision est un instrument très puissant pour parler des sujets sensibles, reconnaît Clément Lemainque, formateur, ex-recruteur et humoriste. Il y a des jours où le métier de RH n’est vraiment pas facile ; on est régulièrement confronté à des contentieux, des licenciements, des conflits, des situations de harcèlement… En parler sur scène permet d’extérioriser. Je fais souvent le parallèle avec l’épouvantard dans Harry Potter : cette créature magique prend la forme de la chose qui effraie le plus la personne en face d’elle. Pour la vaincre, il suffit de lancer un sortilège qui tourne en ridicule l’objet de sa peur. De la même manière, se moquer des sujets qui vous stressent au travail permet de faire la paix avec eux. »
« Une situation compliquée au travail fera un super sketch »
Transformer leurs galères en vannes, c’est aussi le parti pris par les autres membres du Workomedy*, une troupe de six recruteurs et RH formée par Clément Lemainque. Après le succès de leur premier spectacle de stand up au Grand Rex, à Paris, en avril 2025, ils ont décidé de parcourir la France à la rencontre d’autres RH. « Je trouve ça génial de pouvoir rire de son travail, de mêler hobby et expertise. Dès que je vis une situation compliquée au travail, je me dis que ça fera un super sketch ! », témoigne Laure Delavallée, qui s’apprête à rejoindre une entreprise de la fintech pour accompagner ses chantiers de transformation de la fonction recrutement.
Egalement membre de la troupe, rappeur et recruteur indépendant de profils tech, Mickael Sayad ne dit pas autre chose : « Fin 2022, j’ai été touché par l’un des nombreux PSE dans la tech. Avec Rassam Yaghmaei [directeur du recrutement chez Free et co-fondateur avec Mickael du média Recruiters Inda House], on a décidé de faire un son pour raconter ce que j’avais vécu. Notre entourage nous a déconseillé de sortir le clip, mais, finalement, il a été très bien accueilli. Il a permis de montrer que les recruteurs sont aussi des personnes vulnérables, et pas seulement des gens qui évaluent et ne sont pas toujours dans des postures friendly et transparentes. Sur le coup, ce morceau de rap m’a aidé à surmonter ma frustration, mais, avec le recul, je comprends qu’il m’a surtout permis de soigner un trauma et de reprendre le contrôle de mes émotions. »
Donner une bonne image d’une fonction mal-aimée
Au-delà de cette dimension cathartique, se produire sur scène permet aussi de partager un bon moment avec d’autres RH et de tordre le cou à certains clichés, souligne Laure Delavallée : « C’est cool de rire de soi avec les autres, surtout quand le public est majoritairement composé de RH. Avec le Workomedy Tour, on explore un terrain qui n’a jamais été exploité, ça ouvre un nouveau champ ! » Le monde des start up, l’impossible digital détox de LinkedIn, les anecdotes de recrutement constituent ses principales sources d’inspiration. Pour Clément Lemainque, ce sont les situations vécues par tout le monde : les process de recrutement, l’onboarding, le jargon d’entreprise : « On se sent d’autant plus légitimes pour en parler qu’on l’a souvent vécu à la fois comme salarié et comme RH. Et après le spectacle, la discussion se poursuit avec des RH du public pendant un cocktail/networking, ça permet de débriefer, de voir ce qui les a fait rire et pourquoi. »
L’ambition du spectacle : réhabiliter une fonction souvent incomprise et critiquée par les salariés. « Je suis souvent un peu triste de l’image que les gens ont des RH, c’est-à-dire des personnes qui s’occuperaient essentiellement de gérer la paie et de virer des salariés. L’idée, c’est de se jouer de ces clichés pour montrer la réalité qu’il y a derrière », explique Clément Lemainque. Cette urgence de redorer l’image des RH a d’ailleurs fait fleurir plusieurs initiatives, du Work In Progress Comedy Club de Samuel Durand au Procès RH, organisé par la recruteuse Céline Lappas début février, en passant par UnderCover, le concours de talents RH organisé par Jonathan Goldfarb et Benoît Thièbe, qui se déroulera en juin prochain. « On poursuit tous le même objectif : changer le regard que l’on pose sur les RH », confirme Clément Lemainque, qui a décidé de proposer au vainqueur de la catégorie « expression et création » du concours UnderCover d’intégrer sa troupe.
Depuis qu’il fait du rap et de l’humour, Mickael Sayad a vu le regard des candidats changer : « Se faire connaître comme une personne qui dit tout, sans filtre (mises à part l’insulte ou l’offense), ça m’a rapproché des candidats. Ça m’oblige aussi à répondre à tous et à être irréprochable, car je ne peux pas avoir les travers que je dénonce dans mes textes. J’ai aussi de meilleurs taux de retour à mes messages d’approche. »
La scène : une bonne école pour les RH et les recruteurs
A titre plus personnel, Laure Delavallée considère le stand up comme une bonne école pour les RH : « Lorsque j’ai commencé à prendre des cours de stand up, on m’a rapidement incitée à rôder mes sketchs dans les Comedy Clubs. En 3 ans, j’ai fait 200 scènes. C’est très formateur parce que le feedback du public est immédiat et objectif : les gens rient ou pas. Ça nous incite à nous placer dans une posture d’amélioration continue : il faut oser proposer des choses mais être ouvert à la critique pour se donner les moyens de progresser. » Une leçon que cette compétitrice née mobilise également dans le cadre professionnel : « J’en ai même fait le sujet principal de mon prochain spectacle : comment gérer ton esprit de compétition et l’utiliser à bon escient, notamment quand tu es RH et qu’on attend de toi que tu sois à l’écoute et bienveillant. »
De leurs passages sur scène, les trois humoristes ont a également retenu deux leçons pour leur quotidien professionnel : l’importance de l’écoute et du tempo. « La scène fait travailler l’écoute, on est sensible à la moindre réaction du public, développe Clément Lemainque. Ça me nourrit pour mes formations, j’essaie d’encourager l’interaction, de faire passer les messages clés avec humour, car les émotions créent un ancrage mémoriel fort. » « C’est important de mettre du rythme dans ses entretiens, de savoir capter l’attention du candidat dès les premières secondes et de dire le maximum de choses en très peu de mots », complète Mickael Sayad. Car, en somme, le recrutement, c’est aussi tout un art.
*Prochains spectacles du Workomedy Tour : à Lille le 26/02, à Lyon le 04/03, à Bordeaux le 12/03 et à Nantes le 17/03.