Les RH parmi les premières victimes de l’épuisement lié à l’IA
Une étude du BCG révèle que 19,3 % des professionnels RH souffrent d’épuisement cognitif lié à l’IA. C’est le deuxième métier le plus exposé après le marketing.
14 % des salariés utilisant l’IA au travail déclarent souffrir d’« AI brain fry », une fatigue mentale induite par un usage excessif des outils d’IA. C’est ce que révèle une étude* du Boston Consulting Group (BCG), conduite auprès de 1 488 salariés de grandes entreprises américaines, tous secteurs et niveaux hiérarchiques confondus.
Parmi les métiers les plus exposés, les professionnels RH arrivent en seconde position, avec 19,3 % des professionnels exposés, soit un RH sur cinq. Ce résultat place la fonction RH dans une position délicate : ce sont précisément ceux qui conçoivent les politiques de bien-être au travail qui s’avèrent les plus vulnérables face à ce risque émergent.
Un épuisement nouveau, que les salariés peinent eux-mêmes à nommer
L’étude distingue soigneusement ce phénomène du burn-out. Dans le cas du « AI brain fry », ce n’est pas le volume de travail qui épuise, mais la nature même de l’interaction avec les outils. D’ailleurs, lorsque l’IA est utilisée pour supprimer les tâches répétitives, le niveau de burn-out diminue de 15 %. L’IA peut donc simultanément réduire l’épuisement professionnel et générer une fatigue cognitive aiguë.
Les salariés affectés décrivent le phénomène comme un sentiment de « bourdonnement », un « brouillard » ou une sorte de « gueule de bois mentale » qui ralentit la prise de décision et nuit à la concentration. Certains parlent même de maux de tête, nécessitant de couper physiquement avec l’ordinateur pour se « réinitialiser ». Le vocabulaire employé est en lui-même révélateur. Pour décrire leur propre épuisement, les participants de l’enquête empruntent instinctivement les métaphores de la machine. Comme si l’outil avait déjà reconfiguré la façon dont ils perçoivent leur propre cerveau.
Le chiffre à retenir
19,3 % des professionnels RH déclarent souffrir d’« AI brain fry », contre 14 % en moyenne tous métiers confondus. Seules les équipes marketing affichent un taux plus élevé, à 25,9 %.
Les RH, une profession surexposée à la supervision intensive
Le BCG identifie la surveillance constante des outils (vérifier, corriger, valider en permanence les résultats générés) comme le mode d’usage le plus délétère sur le plan cognitif. Pour les professionnels RH, cela recouvre des réalités très concrètes :
- Relire et valider les comptes rendus d’entretiens professionnels ou de recrutement générés automatiquement ainsi que les courriers ou attestations rédigés avec l’assistance de l’IA ;
- Vérifier les recommandations salariales formulées par un outil de benchmark ;
- Contrôler les indicateurs d’absentéisme et de turnover calculés par le SIRH…
Ce sont là autant d’interactions répétées qui, cumulées sur une journée, saturent progressivement les capacités cognitives.
Face à cela, les chercheurs du BCG formulent un avertissement chiffré rarement posé aussi clairement : au-delà de trois agents IA supervisés simultanément, les gains de productivité s’inversent. La multiplication des outils ne démultiplie pas les capacités, elle les sature. Reste que la plupart des entreprises n’ont pas encore cartographié les outils utilisés par leurs équipes, ni défini de règles encadrant leur cumul.
Le paradoxe de la fonction : garantes du bien-être des autres, exposées elles-mêmes
La fonction RH porte, par définition, la responsabilité du bien-être des salariés. Elle conçoit les dispositifs de prévention des risques psychosociaux et déploie les politiques d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Or, c’est cette même fonction qui arrive en deuxième position des métiers les plus touchés par l’« AI brain fry ».
Le paradoxe tient aussi à la nature de son exposition. Là où la plupart des fonctions n’endosse qu’un unique rôle face à l’IA, celui d’utilisateur, les professionnels RH en cumulent plusieurs : ils utilisent les outils pour leurs propres missions, accompagnent leur adoption par les collaborateurs, et gèrent les impacts humains de cette transformation sur l’organisation. Cette triple casquette constitue une charge cognitive structurellement plus lourde.
Un coût business encore sous-estimé
L’« AI brain fry » est plus qu’un désagrément individuel. Les données du BCG en chiffrent les conséquences pour les organisations. Les salariés affectés déclarent 33 % de fatigue décisionnelle supplémentaire, commettent 39 % d’erreurs majeures de plus que leurs collègues non touchés et expriment une intention de quitter leur poste en hausse de 39 %.
Face à ces coûts, le BCG formule trois recommandations à l’attention des organisations :
- Repenser la conception des postes pour que la responsabilité soit partagée entre humains et systèmes d’IA, avec des limites claires sur le nombre d’agents qu’un seul salarié est censé superviser.
- Traiter l’IA comme une capacité collective plutôt qu’un différenciateur individuel. Les équipes qui organisent collectivement leur usage de l’IA déclarent moins de fatigue que celles qui laissent chaque collaborateur se débrouiller seul avec ses outils.
- Intégrer la charge cognitive dans les tableaux de bord RH, comme un risque professionnel à part entière, au même titre que les autres risques psychosociaux.
* « When Using AI Leads to « Brain Fry » », Julie Bedard, Matthew Kropp, Megan Hsu, Olivia T. Karaman, Jason Hawes et Gabriella Rosen Kellerman – Boston Consulting Group / BCG Henderson Institute, Harvard Business Review, 5 mars 2026.