« C’est trop tôt pour savoir l’impact de l’IA sur l’emploi des jeunes »
Alors que le taux de chômage des 15-24 ans progresse et que les jeunes diplômés du supérieur éprouvent des difficultés d’insertion plus marquées, l’économiste Jérémy Hervelin nous éclaire sur cette situation.
Le taux de chômage des 15-24 ans atteignait 21,5 % fin 2025, en hausse de 4,6 points ces 3 dernières années. Comment expliquez-vous cette situation ?
Effectivement, le taux de chômage des jeunes est extrêmement élevé en France, plus que dans la moyenne des pays de l’OCDE ou de l’Union européenne (6,8 % en Allemagne, 11,2 % en moyenne au sein de l’OCDE). Mais si l’on regarde la période des 40 dernières années, on voit que le taux de chômage moyen des 15-24 ans est à 20 %. Autrement dit, le taux de chômage des jeunes en France est structurel et l’augmentation que l’on voit ces dernières années correspond à un retour au niveau de chômage tel qu’il était avant les réformes Macron de 2018 sur l’apprentissage et la formation professionnelle, et avant la réforme du lycée professionnel.
Deux éléments expliquent cette situation. D’abord, l’état et le fonctionnement du marché du travail en lui-même. Au sein des pays de l’OCDE, le taux de chômage des jeunes est environ 1,5 à 4,5 fois celui de la population adulte. En France, c’est à peu près 2,5 à 3 fois. Structurellement, plus le taux de chômage d’une population est élevé (7,9 % sur la population générale fin 2025, selon l’Insee), plus le taux de chômage des jeunes l’est aussi, parce qu’ils ont moins d’expériences professionnelles, ils connaissent moins le monde du travail, ils ont moins de réseau à solliciter pour trouver un emploi.
Au Japon, où le chômage des jeunes est à 4-5 % pour un taux adulte autour de 3-4 %, il existe un système de placement en entreprise pour les lycéens qui ne veulent pas poursuivre à l’université.
Ensuite, nous avons en France un système éducatif encore assez décorrélé du monde du travail, même si des actions sont menées ces dernières années pour essayer de les rapprocher. Si l’on regarde le Japon par exemple, où le chômage des jeunes est à 4-5 % pour un taux adulte autour de 3-4 %, il existe un système de placement en entreprise pour les lycéens qui ne veulent pas poursuivre à l’université. Ils sont alors immergés dans une entreprise le temps de finir leur lycée, et celles-ci ont l’occasion de connaître leur potentiel et leurs compétences, avec l’interdiction de les débaucher avant la fin de leurs études. En Allemagne, le système d’apprentissage est piloté directement par les entreprises, avec une formation qui répond spécifiquement à leurs besoins. La situation est très différente en France.
On entend beaucoup qu’en raison de l’IA, les entreprises ne recrutent plus de juniors. L’IA est-elle responsable des difficultés d’insertion professionnelle des jeunes aujourd’hui ?
C’est encore un peu tôt pour vraiment savoir quel est l’impact de ces nouvelles technologies sur l’emploi et particulièrement sur la capacité des entreprises à embaucher des jeunes. Les quelques études qui existent ont été menées principalement aux États-Unis avant l’arrivée de ChatGPT, Gemini et tous ces modèles que nous connaissons aujourd’hui. D’autres plus récentes, qui sont en cours et n’ont pas encore été validées par les pairs, montrent que les effets sont complexes. Si ces nouvelles technologies viennent se substituer directement à ce que les jeunes peuvent apporter en termes de compétences aux entreprises, on peut anticiper un effet négatif. Mais on peut aussi penser que cela viendra créer d’autres emplois dans des secteurs qui n’existent pas encore, ou que cela permettra de valoriser des compétences qui jusqu’à maintenant ne l’étaient pas. Au niveau macroéconomique, ces effets pourraient donc s’annuler, avec des mouvements de recomposition.
Aux Etats-Unis, on voit que la part des offres d’emploi incluant des compétences relatives à l’IA est passée de 0,5 % à environ 3 % ces 10 dernières années. L’augmentation est nette, mais rapportée aux dizaines de milliers d’emplois créés chaque jour, le seuil global du nombre d’offres d’emploi avec des compétences en IA reste, selon moi, relativement insuffisant pour avoir des effets au niveau macroéconomique.
Par le passé, on a pu voir que toute révolution technologique engendrait des effets de recomposition négatifs à court terme sur les populations directement impactées, et positifs sur le moyen et long terme pour l’ensemble de la population.
Cela ne veut pas dire que dans le futur il n’y aura pas d’effets négatifs ou positifs. Mais les expériences passées nous ont montré que toute révolution technologique engendrait des effets de recomposition négatifs à court terme sur les populations directement impactées, et positifs sur le moyen et long terme pour l’ensemble de la population, car ces changements amènent des gains de productivité.
On voit aujourd’hui que les jeunes diplômés ont des difficultés d’insertion professionnelle. Le diplôme n’est-il plus autant qu’avant un rempart contre le chômage ?
Oui, et c’est assez mécanique. L’explosion du nombre d’étudiants dans le supérieur fait que vous baissez la valeur intrinsèque du diplôme, parce que vous baissez le niveau à partir duquel les jeunes peuvent l’obtenir. Le niveau de compétences associé au diplôme diminue. C’est pour ça qu’on voit aujourd’hui de plus en plus de jeunes obtenir deux masters ou passer d’autres diplômes pour avoir un ensemble de compétences qu’ils peuvent valoriser.
Cela dit, on voit toujours que le fait d’avoir suivi des études supérieures protège globalement contre les risques de chômage et les coupures de trajectoire professionnelle, même si ça dépend aussi du domaine de spécialisation et de l’établissement de formation.
Vos recherches portent sur les décrocheurs scolaires. Quels pourraient être les leviers d’action pour améliorer leur insertion professionnelle ?
Il y a d’abord toutes les politiques publiques qui visent à aider, de manière active, les jeunes qui sont en dehors de la sphère éducative ou d’un emploi à pouvoir en trouver un. C’est l’accompagnement à la recherche d’emploi, la formation professionnelle, les subventions salariales pour réduire le coût du travail au niveau des entreprises. Ce que dit la recherche, c’est que ces mesures produisent des effets très faibles au niveau individuel et des effets nuls au niveau macroéconomique. Car même si un accompagnement plus intensif des jeunes à chercher un emploi a des effets positifs au niveau individuel, c’est surtout un jeu de chaises musicales : les jeunes qui bénéficient de l’accompagnement vont trouver un emploi au détriment des autres.
Ce qui fonctionne mieux, c’est ce qui a trait aux formations professionnelles et aux subventions à l’emploi. Non seulement vous permettez aux entreprises de mieux connaître les compétences des jeunes, mais vous aidez aussi les jeunes à mieux connaître le monde du travail. Ce qui est important ici, c’est de s’assurer que le contenu de la formation, qu’il soit apporté par des centres de formation ou par l’entreprise, soit suffisamment intensif et valorisable sur le marché du travail. Le plan « Un jeune, une solution », dont l’ambition est de former un million de jeunes sous la présidence Macron, s’inscrit dans cette lignée, même si le manque de ciblage a fait qu’on a ouvert les vannes à l’ensemble de l’économie plutôt que de cibler des secteurs, des entreprises ou des métiers qui auraient permis un bénéfice social plus élevé.
Au sein du système éducatif, on gagnerait à orienter de manière plus efficace les élèves au collège ou au lycée vers des filières plus en adéquation avec ce qu’ils veulent faire, plutôt qu’avec leurs seules notes scolaires.
Le deuxième levier possible, pour reprendre une métaphore médicale, c’est : mieux vaut prévenir que guérir. Au sein du système éducatif, cela consiste à orienter de manière plus efficace les élèves au collège ou au lycée vers des filières plus en adéquation avec ce qu’ils veulent faire, plutôt qu’avec leurs seules notes scolaires. Ça permettrait justement de prévenir le décrochage et donc d’éviter de se retrouver ensuite dans une situation où il est difficile de signaler des compétences et de trouver un emploi. Aujourd’hui, on a un gros problème d’orientation au niveau du collège et du lycée.
Ces décrocheurs scolaires représentent-ils un vivier sous-exploité par les entreprises ? Cela ne pourrait-il pas être une réponse aux tensions de recrutement dans certains métiers ?
Je pense que oui, même si la question est de savoir si ces décrocheurs ont envie d’aller vers ces métiers en tension, et nous n’avons pas tellement d’informations là-dessus. Ces métiers se situent plutôt dans le bas de l’échelle, avec des conditions de travail assez difficiles. Pour les attirer, il faudrait pouvoir proposer des niveaux de rémunération ou des compensations financières plus attractives.
Ce qu’on sait tout de même, c’est que ces décrocheurs ont décroché de l’école, pas forcément de l’envie de travailler. Des enquêtes récentes, notamment celle de l’équipe de Yann Algan [professeur d’économie à HEC], montrent que la plupart des jeunes souhaitent encore se réaliser et s’accomplir à travers le travail. Là où il y a un changement avec les générations précédentes, c’est sur les conditions de travail. Les jeunes sont moins prêts à accepter des conditions de travail précaires ou moins favorables que ce qui a pu exister par le passé.
La baisse des aides à l’alternance est-elle aussi responsable de la dégradation de l’insertion professionnelle des jeunes ?
Nous manquons encore de recul pour mesurer l’impact réel de l’apprentissage, mais quand on regarde les séries statistiques, la corrélation est assez flagrante, plus encore que celle de l’IA sur l’emploi des jeunes. Le coup d’accélérateur que nous avons eu ces 4-5 dernières années sur les entrées en apprentissage est remarquable : nous sommes passés de 300 000-400 000 apprentis par an à plus d’un million, une hausse qui se concentre essentiellement dans l’enseignement supérieur. Nous sommes donc passés d’un statut d’étudiant inactif à celui de salarié, ce qui mécaniquement a changé la valeur du taux de chômage et du taux d’activité.
Dès lors que vous freinez les aides à l’embauche, les entreprises sont moins incitées à embaucher des apprentis, et donc l’emploi diminue. De plus, vous aviez des jeunes qui, attirés par les opportunités offertes par l’apprentissage, s’étaient orientés vers cette voie. Maintenant que ces opportunités se réduisent, certains peuvent s’inscrire à France Travail ou aux missions locales pour chercher un contrat d’apprentissage sans en trouver, et sont donc comptabilisés comme étant en recherche d’emploi. D’où une augmentation du taux de chômage des jeunes qui est, je pense, en partie expliquée par le système actuel de l’alternance.
Le Medef a remis sur la table l’idée d’un CDI jeune, projet qui a tout de suite été enterré par le gouvernement Lecornu. Pensez-vous que ce type de contrat puisse permettre une baisse du chômage des jeunes ?
Dans l’idée, oui, mais en pratique, je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure solution. Avoir un CDI avec une période d’essai de 3 ans qui peut être rompu à tout moment par l’entreprise sans motif précis, c’est vraiment déplacer le curseur loin du côté des entreprises. Ce serait intéressant qu’il puisse y avoir dans le même temps des contreparties de formation qui puissent être certifiées.
Ce qui me semblerait le plus efficace, c’est, par exemple, un système dans lequel on aurait un contrat de travail unique à droits progressifs, transférable d’entreprise en entreprise lors d’un changement d’emploi. On pourrait avoir un premier contrat de travail signé lorsqu’on est encore en études, avec un accord entre l’entreprise et le jeune sur une durée de contrat qui irait au-delà de la durée de formation. Ça remplacerait les contrats d’apprentissage, les CDD, les CDI distincts…
Sans ces réformes structurelles, il n’y aura pas de changement durable concernant l’emploi des jeunes.
Admettons que vous faites un master en 2 ans : vous signez un contrat pour 4 ans. Pendant les 2 années de master, l’entreprise emploie le jeune à temps partiel en plus de ses études à l’université, ne paye pas de charges sociales mais ne reçoit pas non plus de subventions, ce qui en fait un coût nul pour l’État. A la fin de ses études, le jeune est engagé auprès de l’entreprise pour 2 ans supplémentaires. Il bascule alors sur le contrat unique de droit commun. L’entreprise est protégée d’un potentiel débauchage ou d’une démission du jeune, auxquels cas l’autre entreprise qui débauche le jeune devrait payer une indemnité de transfert à l’entreprise qui l’a formé (un peu comme au foot), donc avec une asymétrie qui pourrait être acceptable si la formation est prise en charge par l’entreprise et si, pendant ses études, le jeune a déjà un lien avec elle et un horizon de revenus convenu et plus long que pendant la simple durée des études.
Ce serait une refonte en profondeur du droit du travail. On aurait alors un système dans lequel les entreprises sont imbriquées dans le système éducatif parce qu’elles forment aussi les jeunes pendant leurs études, à moindre coût. Ça permettrait aussi de supprimer le millefeuille administratif avec tous les types de contrats de travail différents. Sans ces réformes structurelles, il n’y aura pas de changement durable concernant l’emploi des jeunes.

Jérémy Hervelin
Economiste
Jérémy Hervelin est actuellement économiste et chercheur au ZEW – Leibniz Centre for European Economic Research. Il est diplômé d’un doctorat en économie obtenu en 2020 à l’Institut Polytechnique de Paris.