Pas de « job apocalypse » imputable à l’IA, selon cette étude
Une récente étude d’Oxford Economics analyse l’impact réel de l’intelligence artificielle sur les licenciements aux Etats-Unis, à contre-courant des discours actuels.
Depuis plusieurs mois, un récit s’impose dans l’espace public : l’intelligence artificielle serait à l’origine de vagues massives de licenciements, redessinant en profondeur le marché du travail. Ce phénomène aurait même un nom : « job apocalypse ».
Mais derrière ce discours qui infuse tant dans les médias que dans les entreprises, les données racontent une histoire plus nuancée. Une analyse récente menée par le cabinet de conseil Oxford Economics* invite à prendre du recul sur ce lien entre IA et destruction d’emplois.
Quand l’IA devient un argument commode
Selon ce rapport publié début janvier, les entreprises ne remplacent pas massivement leurs salariés par des systèmes d’IA, tout du moins pas encore. En 2025, selon des données de la société Challenger, Gray & Christmas relayées par Oxford Economics, environ 55 000 licenciements opérés aux Etats-Unis ont été officiellement attribués à l’IA. Si, isolé, ce chiffre peut sembler élevé, il ne représente en réalité que 4,5 % de l’ensemble des suppressions de postes annoncées sur cette période.
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À titre de comparaison, les licenciements liés aux conditions économiques atteignent plus de 250 000 suppressions de postes en 2025, un volume cinq fois supérieur aux licenciements imputables à l’IA. Même chose pour les fermetures et les restructurations, responsables d’environ 325 000 suppressions.
Le contraste est encore plus frappant lorsque l’on replace ces chiffres dans le fonctionnement normal du marché du travail américain, où entre 1,5 et 1,8 million de personnes perdent leur emploi chaque mois, tous motifs confondus. Dans ce cadre, les licenciements imputés à l’IA semblent rester marginaux.
Autrement dit, l’IA ne semble pas être le principal moteur des destructions d’emplois actuelles. Remis dans le contexte plus large du marché du travail, son impact direct apparaît encore limité, notamment à l’échelle macroéconomique.
Productivité : le second angle mort du débat
Un autre élément clé de l’analyse d’Oxford Economics porte sur le sujet de la productivité. Si l’IA remplaçait réellement les humains à grande échelle, on devrait déjà observer une hausse nette de la productivité par travailleur. Or, ce n’est pas le cas, tout du moins pas encore. Les chiffres récents ne montrent pas d’accélération spectaculaire.
Cette stagnation relative suggère une réalité différente. L’IA est aujourd’hui testée, intégrée progressivement, expérimentée, mais rarement déployée de façon suffisamment structurante pour bouleverser les niveaux de production ou supprimer massivement des postes.
Un constat qui rejoint une observation bien connue en économie : les gains de productivité liés aux grandes innovations mettent souvent du temps à se matérialiser. La technologie seule ne suffit pas. Son appropriation, son organisation et ses usages jouent un rôle déterminant.
Un discours de communication qui se rode
Dans une projection antérieure Oxford Economics estimait qu’à moyen terme, jusqu’à 30% des emplois pourraient être remplacés par l’IA d’ici 2032. Mais à ce stade, cette perspective relève davantage d’une anticipation structurelle que d’un constat réel et observable dans les données.
Ce que souligne le cabinet de conseil en revanche, c’est l’émergence d’un discours de communication qui se rode. En imputant des suppressions de postes à l’IA, certaines entreprises s’appuient sur un récit porteur : celui de la transformation technologique et de l’innovation. L’IA offre en effet une image visionnaire et tournée vers l’avenir, qui permet de présenter les licenciements comme une conséquence presque inévitable du progrès. Une explication souvent plus audible et acceptable que d’autres réalités moins valorisantes.
Car derrière ce récit technologique se cachent parfois des causes plus classiques : une sur-embauche lors des années de forte croissance, des résultats financiers en retrait, ou encore des choix stratégiques mal anticipés. Autant de facteurs qui relèvent plus de la gestion que de la révolution technologique.
Dans ce contexte, l’IA déplace le regard, atténue la responsabilité et inscrit des décisions impopulaires dans une trajectoire présentée comme rationnelle et inéluctable, plus dédouanant qu’un aveu d’erreurs de pilotage ou d’un retournement conjoncturel.
Une mutation du travail plutôt qu’une révolution brutale
L’analyse d’Oxford Economics ne minimise pas les transformations en cours. Oui, des métiers évoluent, en particulier ceux composés de tâches répétitives et standardisées. Oui, certains salariés ont perdu leur emploi dans des secteurs où l’IA est expérimentée. Et oui, certaines entreprises mobilisent l’IA comme un argument stratégique. Mais à ce stade, le lien de cause à effet entre IA et licenciements massifs ne semble pas démontré statistiquement. L’IA transforme le travail, mais elle ne l’a pas encore renversé.
Pour l’instant, les organisations évoluent, les compétences se déplacent, les métiers se recomposent, mais le scénario d’une apocalypse automatisée n’existe pas (encore). Les données invitent à une lecture plus fine et moins anxiogène, mais tout aussi exigeante, de l’impact réel de l’IA sur l’emploi. Une transformation progressive, faite d’ajustements, de requalifications et de nouveaux équilibres, bien davantage qu’une substitution brutale de l’humain par la machine.
*Evidence of an AI-driven shakeup of job markets is patchy, Oxford Economics, Research Briefing, 7 janvier 2026.